BANAMBA
Le marché aux esclaves
La vente des esclaves se faisait par l'intermédiaire exclusif des dyo-tefe de la ville (tefe : maquignon), qui occupaient sur place une situation de monopole. On pouvait certes ne pas avoir recours à leurs services, et essayer de vendre directement ses esclaves, mais les tefe intriguaient alors de telle sorte qu'ils parvenaient à écarter les autres acheteurs et à emporter quand même la marchandise à bon prix.
Le métier de tefe, qui était pratiqué indifféremment par des hommes libres ou castés, était considéré comme damnable. (1)
"Relation d'un voyage d'exploration au Soudan" (1863-1866)
Le soir nous arrivâmes à Banamba, le plus grand village que j'eusse vu jusqu'alors…….
Nous campâmes sous des hangars situés près de la porte de la ville et servant au marché qui se tient chaque semaine. Le village, entouré d'un tata de six mètres, au moins, de haut, est situé près d'une petite montagne. La population peut comprendre au moins quinze cents hommes, ce qui la porte à près de huit à neuf mille âmes. Nous ne tardâmes pas à être entourés par une foule tellement compacte que nous étions refoulés sous nos hangars. Le premier rang était formé d'enfants et d'hommes accroupis, et derrière venaient les femmes ; ils étaient bien tranquilles, les yeux fixés sur nous. Ces braves gens n'avaient jamais vu un blanc, et leur curiosité était bien naturelle, mais ils interceptaient l'air et nous étouffions. Fahmahra était allé chercher le chef ; à son retour, je me plaignis de cet empressement ; sans plus de façon, il attrapa la bride de son cheval et se mit à frapper à tour de bras sur la foule, qui se bouscula, s'ouvrant devant lui comme par enchantement, mais qui revint bientôt.
Banamba est un village de Soninkés. Le chef était allé dans un village voisin pour y chercher l'impôt du mil, pour Ahmadou (le fils ainé du Cheikh de Ségou) En son absence, deux notables du village vinrent me souhaiter la bienvenue et tentèrent en vain d'éloigner la foule. Peu après, le chef revint en personne de son excursion et n'eut pas plus de succès. La foule s'éloignait à sa voix, puis revenait bientôt. Je pris alors un moyen héroïque, je les aspergeai d'eau. Mes hommes allaient en chercher aux puits du village, qui avaient neuf brasses de profondeur, et je la leur jetais à la figure. Les noirs craignent l'eau autant que les chats ; par ce moyen j'obtins un peu de tranquillité. Dans une ville d'Europe, un étranger qui agirait ainsi serait écharpé. Là bas, personne ne songea à s'en formaliser, et j'y gagnai peut-être en considération. Quelques instants après que le chef m'eût quitté je reçus un mouton gras avec une calebasse de riz pour mon souper, du bois pour le faire cuire et deux grandes calebasses de mil pour mes animaux. Ce mil m'arrivait à point. Les chevaux surtout étaient sur les dents..
…..J'en profitai pour aller voir le village. Les rues sont larges, sinueuses ; les maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée à terrasse, elles ont des portes dans lesquelles on peut entrer debout ; ce sont les premières que je rencontre ainsi faites. Dans l'intérieur des cours on voit quelques cases en paille. Quelques petites places semblent le siège de petits marchés, généralement ombragés par un arbre. Dans un coin, sous un Karité (Shea-Ché ou Cé en Bambara), je vois confectionner des espèces de galettes en farine de mil, cuites au beurre de Karité et connues dans le pays sous le nom de momies ; j'eus la curiosité d'en goûter. J'en trempai dans du lait. Quand on a faim, cela passe ; mais le goût en est bien rance et la pâte bien aigre. Une poterie en forme d'écuelle servait de poêle ; une petite cuiller en fer, plate et ressemblant à une spatule, servait à retourner cette galette et à mettre du beurre qu'on garde dans une petite calebasse et qu'on ne prodigue pas, bien que pour mon compte, je trouvasse qu'il y en eut encore trop. C`est là tout ce que je vis du village à cause de l'heure matinale et du temps de pluie qui faisait rester tout le monde dans les cases. Quant à la plaine qui entoure le village, elle est magnifique : de distance en distance des baobabs monstrueux, des cailcedras l'ombragent un peu, mais en somme, elle est dénudée de haute végétation par les cultures qui s'étendent à perte de vue.
Dans tout le village, il n'y avait plus un boeuf, mais de nombreux veaux. Je demandai où était le troupeau ; celui-là encore avait été enlevé par les Bambara révoltés du Bélédougou qui pillaient ce village afin de l'entraîner dans la révolte.
Extraits
(1)
Histoire et institutions du kato de Bamako d'après la tradition des Niaré
Claude Meillassoux,
Cahiers d'études africaines Année 1963 Volume 4
(2)
Relation d'un voyage d'exploration au Soudan (1863-1866)
Eugène Abdon Mage
Publié dans la Revue Maritime et Coloniale, 1867, XX (juillet), p. 620-659.